Conférence donnée par Swâmi Ritajananda
Au Centre védantique de Gretz en 1966

Il est bon de donner tout d’abord quelques explications. Ce yoga comprend-il des exercices physiques avec contrôle de la respiration, ou est-il quelque chose d’autre ?
Sri Krishna dit que le yoga est la capacité d’accomplir parfaitement les œuvres :
Celui qui accomplit son travail, quel que soit ce travail, s’il le fait bien, celui-là est un yogi. C’est le résultat du travail qui nous amène à l’état de yogi, à l’état de cet homme qui possède une très bonne maîtrise de soi, un contrôle précis de sa pensée, de sa nature et de ses émotions. Celui qui peut arriver à cet état supérieur de contrôle de soi manifeste des qualités qui sont nécessaires dans la vie quotidienne.
La idées exprimées par Sri Krishna nous amènent à la perfection de nous-même. Cela ne signifie pas que nous allons tous devenir de bien grands saint ; ce n’est pas possible, chacun de nous ne peut pas construire son existence comme un château de Versailles, mais tous nous pouvons arranger notre petite maison de notre mieux. Et c’est là cette perfection dont je parle. Chacun de nous a des qualités et des capacités ; il peut en disposer de manière à vivre bien. À ce moment-là, il devient parfait dans sa propre nature.
Les Écritures nous enseignent que la vie religieuse est le moyen d’arriver à la perfection. Le Seigneur Jésus dit : « Devenez parfaits comme votre Père qui est dans le ciel . » C’est un idéal très beau, nous essayons d’y parvenir mais c’est difficile car nous comprenons mal. Un idéal très simple, réalisable dans la vie quotidienne nous semble plus accessible parce qu’il touche aux circonstances de chaque jour.
Dans les six premiers chapitres de la Bhagavad Gītā, Sri Krishna donne la totalité de son enseignement, sans insister sur les détails, mais il explique surtout l’importance de deux yogas : le karma (le yoga de l’action) et la bhakti (le yoga de la dévotion) et il parle en premier lieu du karma yoga. Pour ceux qui n’ont pas la foi et ne sont pas préparés à la dévotion, pour ceux-là le karma yoga est très important. Sri Krishna dit « Pour celui qui désire devenir un yogi, il y a le karma, le travail est le moyen. »
Dans ses commentaires, Shankara affirme que le karma yoga est nécessaire à la purification de l’esprit, après quoi nous pouvons comprendre la vérité. Et dans le Mahabharata aussi nous trouvons plusieurs exemples indiquant la valeur du karma yoga et du travail. La vie elle-même est travail. Nous ne pouvons pas vivre sans travailler. Que nous soyons une mère de famille, un professeur, un roi, un boucher, un moine ou une jeune fille au couvent, dans n’importe lequel de ces cas, nous devons accomplir le travail qui est notre devoir. C’est la première condition de la vie. Que nous cherchions ou non le Seigneur est une autre question, mais la vie quotidienne demande du travail.
Sri Krishna était un grand prophète et il nous a donné dans la Bhagavad Gītā des instructions concernant la vie de tous les jours. Le problème de la spiritualité y est exposé dans une forme claire et très vivante au milieu du champ de bataille où il y a le roi, les guerres, les chars qui participent tous à une activité intense. C’est la beauté de la Bhagavad Gītā.
Dans les upanishad nous trouvons un sage habitant un ermitage dans la forêt, entouré de disciples qui lui apportent quelques morceaux de bois et lui disent : « Seigneur, nous vous donnons ce bois, enseignez-nous la vie spirituelle, expliquez-nous Brahman. » Ca c’est l’atmosphère calme et l’ambiance de l’ashram, propice à une conférence. Au contraire, dans la Bhagavad Gītā , c’est un roi et des guerriers dans le branlebas de combat. L'enseignement de Sri Krishna commence sur le champ de bataille quand le guerrier Arjuna, triste, lui dit : « Oh, je n’aime pas cette guerre, je voudrais aller vivre dans la forêt comme un rishi et suivre la vie spirituelle. » Cela est une chose toute différente.
En Inde, Sri Krishna est appelé une incarnation divine. Si vous voulez comprendre l’idée de l’incarnation selon la pensée hindoue, il faut préciser qu’une incarnation divine donne toujours aux hommes des conseils à appliquer aux problèmes immédiats, en indiquant la solution qui est valable pour tout le monde, à toutes les époques. En donnant des instructions spirituelles sur le champ de bataille, Sri Krishna n’ pas parlé comme le faisait un sage de la forêt, un rishi qui donnait des enseignements pour une vie spirituelle isolée de la vie quotidienne ordinaire.
Examinons maintenant cette activité quotidienne. Je lis un livre, car j’éprouve de la joie en le lisant. De même, je travaille parce que j’y prends plaisir. Dans la Chāndogya Upanishad, nous lisons « Pensez-vous que les hommes travailleraient s’ils n’y trouvaient pas de joie ? » Sûrement pas ! Il faut que je trouve de la joie dans mon travail. Alors, une question se pose : tous les devoirs sont-ils agréables ? Non, tous ne le sont pas. Dès que j’entends dire que je dois faire ça, il y a une réaction en moi et je pense que j’ai mon intelligence et que je sais ce que je dois faire. Si vous me dites que telle tâche est mon devoir, immédiatement mon ego me suggère que je le ferai bien si j’aime le faire, mais non parce que je dois le faire.
Sir Krishna qui était un grand psychologue l’a bien expliqué : le devoir n’est pas agréable, mais il peut le devenir si nous changeons intérieurement le champ de notre compréhension. Par exemple, une jeune épouse tant qu’elle n’a pas d’enfant pense à elle-même et à tout ce dont elle a besoin. Dès qu’elle est mère, ce qu’elle aimait pour elle-même, elle le donne à son enfant. Elle lui met dans la bouche la nourriture qu’elle préférait, elle transforme ainsi l’attachement qu’elle avait pour elle-même en dévouement pour son enfant. C’est un phénomène toujours constaté. Ce qu’une jeune mère fait pour son enfant n’est pas un devoir, car elle éprouve de la joie dans celle de son enfant. C’est là la force de l’amour.
Dès que l’amour se manifeste, le devoir n’est ni pénible, ni désagréable. Ainsi nous pouvons par amour convertir un travail qui est notre devoir, en une offrande au Seigneur. Mais peut-être direz-vous que vous ne savez pas où est Dieu et qu’ainsi vous vous demandez comment vous lui feriez une offrande. Sri Krishna dit « Le Seigneur est la vérité qui est au-dedans et au-dehors de vous. »
Généralement notre attention est centrée sur l’attachement à notre corps, à notre pensée, à notre personnalité, c’est le centre inférieur de l’ego. Si nous arrivons à centrer notre attention plus haut, sur la vérité que nous appelons le Seigneur, nous transformerons complètement notre existence. Tant que nous sommes intéressés par le centre inférieur, nous restons en relation avec le monde extérieur, avec moi, monsieur untel, qui travaille dans son bureau pour son corps et sa personnalité, pour tout ce qui est lié aux considérations du centre inférieur.
Mais dès que nous savons l’existence d’un centre plus haut qui est le Seigneur, et c’est de cela que Sri Krishna a entretenu Arjuna au début du deuxième chapitre de la Bhagavad Gītā, dès que nous sommes persuadés que ce centre existe vraiment et que nous pouvons y accéder, alors nous sommes convaincus que tout l’attachement, tout le travail, tout l’amour que nous arrêtions au centre inférieur, doivent être transposés pour parvenir plus haut et c’est en nous un changement total.
Si nous transposons le centre de notre attention, nos devoirs changent, le monde entier se transforme, la joie et la misère aussi. Sri Krisna dit : « Si vous réussissez à transposer le centre de votre attachement, immédiatement vous devenez parfaits. » Ce changement est l'idéal.
Il ne s’agit pas seulement de porter notre attention du niveau inférieur au niveau plus haut, mais de commencer à voir de ce niveau-là tout ce qui est autour de nous. Noter vision ne partira plus du niveau inférieur de l’ego, mais du plan plus haut. Alors nous saurons qu’il faut atteindre ce niveau-là pour avoir la compréhension du devoir agréable.
Comment arriver à cet état plus haut ? Est-il possible d’y parvenir et si oui, par quel moyen ? Sri Krishna dit : « Par le travail. »
Au Centre védantique de New York à l’époque où j’y étais, je faisais des conférences sur le vedānta. Quand je disais que le salut est le but de la vie, tous les auditeurs me comprenaient facilement, il n’y avait pas de problème. Mais quand je disais que nous pouvions atteindre la libération ici même, dans notre vie ordinaire, celle que nous vivons, alors les auditeurs me demandaient : « Que ferons-nous après la libération ? » Sri Krishna dit qu’après la libération nous serons exactement ce que nous sommes maintenant, il n’y aura aucun changement. Si vous êtes cuisinier, vous le resterez. Et si vous êtes une épouse et mère de famille que vous servez avec dévouement, vous resterez maitresse de maison. Vous ne quitterez pas votre demeure pour aller faire des conférences. Plutôt vous resterez auprès de votre famille et vous réaliserez l’idéal du vedānta. Ce que nous cherchons n’est pas quelque chose à atteindre à l’extérieur de nous, mais un état intérieur de conscience à reconnaître et à vivre.
C’est pourquoi nous ne pouvons pas reconnaître les grandes âmes juste en voyant leur photographie ou leur visage. Sri Râmakrishna disait, quel changement pouvons-voir sur un visage ? C’est dans le comportement d’un homme et dans sa relation avec les autres que nous pouvons apercevoir ce qui s’est passé en lui. Swâmi Vivekânanda un jour a dit : « Dans ma vie j’ai appris une leçon : le moyen est aussi important que le but. Comprenez-vous ce que cela signifie ? Considérez-vous que votre travail a une si grande importance ? Le travail est le moyen pour arriver au but et il est aussi important que le but lui-même. Le Swâmi a ajouté : « J’ai rencontré une personne qui m’a donné cette instruction extrêmement importante dans mon existence et je l'ai toujours vécue ainsi. » Il pensait que nous ne comprenions pas assez l’importance du travail.
Souvent nous avons un idéal – peut être celui de devenir parfait – et c’est un idéal vraiment très grand. Toute notre attention est fixée sur lui, mais nous oublions la nécessité du travail bien fait pour parvenir, à la perfection ; nous n’en comprenons pas la nécessité. Émotionnellement nous sommes attachés au but : devenir parfait. Mais notre travail n’est pas bien fait parce que nous ne nous centrons pas sur lui. Le but absorbe notre pensée et nous négligeons le moyen. Nous ne considérons pas que le moyen a la même importance que le but. C’est là une pensée qu’il est absolument nécessaire de bien comprendre. Nous en trouvons l’exemple dans la vie de Râmakrishna. Quelle que fut la chose qu’il faisait, elle était la plus importante pour lui à ce moment-là. Le travail seul était le but. Pour nous, le travail n’est pas seulement le but mais aussi le moyen d’atteindre un autre but.
Quand vous avez quelque chose à faire, si vous me demandez quel est votre devoir, je ne puis pas vous le dire. Chacun de nous se trouve dans une situation différente avec un travail choisi par nous car nous devons en choisir un, sinon nous ne pourrions pas vivre. Après ce choix, le travail choisi devient notre devoir et nous devons le faire de notre mieux. Quand nous réussissons à nous concentrer sur lui, le travail est un yoga. Cela vous parait peut être curieux et vous pensez : je n’ai pas pratiqué les postures, ni la respiration, ni une discipline de yoga. Cela ne fait rien, car chaque fois que vous exécutez le moindre petit travail qui est le vôtre, avec toute votre attention concentrée sur lui et avec l’idée que votre travail appartient à l’œuvre du cosmos entier, vous êtes en yoga. C’est un très grande idée. Nous devons quelque fois penser au Seigneur et à Lui seul, sans autre idée de religion. Et ainsi, nous pratiquons le karma yoga. Le simple bon sens nous aide à comprendre que l’univers entier est un organisme immense et complet dans lequel nous vivons chacun à notre place pour faire bien le travail que nous avons à accomplir.
Il y a plusieurs aspects dans cette immensité. Prenons une analogie : nous trouvons dans un grand appareil beaucoup de petites pièces qui travaillent ensemble et dans ce très grand ensemble de l’univers, nous sommes placés sur la terre pour y faire quelque chose. Beaucoup de nos semblables ont accompli déjà leur travail, maintenant c’est à nous de remplir notre tâche. Je le fais dans ma situation, là où je me trouve, je ne peux pas y échapper. Je dois me rappeler toujours que je ne peux pas m’y dérober. Alors que dois-je faire ? Tout simplement apprendre à accepter ma situation et mon devoir avec reconnaissance, satisfaction, joie et compréhension. Je ne suis qu’une toute petite parcelle de l’univers, un parcelle infime, mais dès que je peux m’identifier avec joie au travail que je dois faire, toutes les expériences pénibles et tous les mauvais effets de ce travail disparaissent ; il ne peuvent plus me toucher parce que ma conscience est déjà au niveau plus haut, dans un état différent. Voilà l’idéal du karma yoga qui a été expliqué pour la première fois dans la Bhagavad Gītā.
Maintenant je citerai l’exemple d’un grand chrétien qui n’avait pas lui la Bhagavad Gītā et qui peut-être pas beaucoup de textes sacrés,, mais qui représente le Yogi idéal du karma yoga. C’est le Frère Laurent de la Résurrection.
Il travaillait à la cuisine et disait : « Dans la voie de Dieu les pensées sont comptées pour peu. L’amour fait tout. Le temps de l’action n’est pas différent de celui de l’oraison, car je possède Dieu aussi tranquillement dans le tracas de ma cuisine où quelquefois plusieurs personnes me demandent en même temps des choses différentes, que si j’étais à genoux devant l’autel. Il n’est pas nécessaire d’avoir de grandes choses à faire, je retourne me petite omelette dans la poêle pour l’amour de Dieu. Quand elle est achevée, si je n’ai rien à faire, je me prosterne par terre et adore mon Dieu de qui m’est venue la grâce de la faire. Après quoi je me relève plus content qu’un roi. Si je ne puis autre chose, c’est assez pour moi d’avoir levé une paille de terre pour l’amour de Dieu. »
On cherche des méthodes pour apprendre à aimer Dieu : on y veut arriver par je ne sais combien de pratiques différentes : on se donne beaucoup de peine pour demeurer en la présence de Dieu par quantité de moyens ; n’est-il pas bien plus court et bien plus droit de tout faire pour l’amour de Dieu, de se servir de toutes les œuvres de son état pour le lui marquer et d’entretenir sa présence en nous par ce commerce de notre cœur avec Lui ? Il n’y faut pas de finesse, il n’y a qu’à y aller bonnement et simplement. »
Il ne s’agit pas d’un grand travail et nous en avons de la joie par amour pour lui. Frère Laurent était très surpris de voir l’évêque venir écouter ses paroles. Il se disait : qu’est-ce que j’ai fait ? Je ne sors pas d’un grand collège, je ne suis pas un savant. Pourquoi viennent-ils m’écouter ? Qu’est-ce que je comprends ? Pour moi c’est toujours la grâce du Seigneur. Il priait ainsi :
« Seigneur, je me mets entièrement à Votre disposition, c’est à Vous de me guide pour tout ce que vous Voulez que je fasse. C’est tout et c’est bien. »
Sri Râmakrishna disait aussi :
« Je ne fais rien, la Mère divine me mène comme Elle veut. »
Ce niveau plus haut est atteint par la transformation et la transposition de notre attention. À ce niveau-là est aussi le travail et tout change. Après avoir atteint cet état de compréhension et de joie, nous travaillerons toujours, c’est le moyen, mais d’une façon toute différente. Il en est de même de l’étudiant qui après avoir terminé ses études et passé ses examens, devient professeur. Il étudie encore pour enseigner ensuite. Ainsi le travail reste toujours le travail. Le karma yoga est un moyen que nous employons dans la vie quotidienne pour atteindre la perfection.
Pour conclure, Sri Krishna nous invite à apprendre à travailler sans attachement aux fruits de nos actes, en considérant le travail comme un simple service auquel nous avons à prendre part. À l’image d’un petit fusible, presque invisible, qui établit le contact et permet au courant électrique de circuler : modeste en apparence, mais pourtant indispensable. Ainsi en est-il de chacun de nous, dans cet univers immense, où nous avons la joie de pouvoir offrir le meilleur de nous-mêmes par notre travail.

